Pourquoi Palantir est-elle devenue aujourd’hui une société au cœur de l’entreprise trumpiste de changement de régime aux États-Unis ?

Palantir n’est pas une boîte comme les autres. Elle a été conçue, dès l’origine, comme une théorie de l’État. Lorsqu’elle est fondée en 2004 (dans l’Amérique post 11 septembre), elle procéde d’un diagnostic précis : les services de renseignement US ont déconné. Non pas faute d’informations, mais parce qu’ils ne disposaient pas de la capacité à les relier, les interpréter et en tirer des décisions opérationnelles. Palantir entend donc dès ses origines combler ce vide. Mais la proposition n’est pas simplement technique : trop facile ; elle embarque une vision du pouvoir. Les problèmes commencent ici.

Palantir est l’entreprise on va dire « totémique » de notre XXIe siècle, à la fois par les conditions de sa création, par son activité, et par son articulation avec le nouveau pouvoir technofasciste.

Aucune autre entreprise ne cristallise aussi précisément la fusion de la surveillance, de la guerre, du capital et de l’idéologie dans un seul produit. Cocktail épouvantablement toxique, en fait, tout le monde commence à le comprendre.

Bon, ok, mais que fait concrètement Palantir ?

C’est une machine à surveiller. Point. Flicage à la culotte. Matrix et Big Brother. Mais en croisant limite en temps réel tes données de téléphones, de réseaux sociaux, de caméras de reconnaissance faciale, de transactions bancaires et de dossiers administratifs, le système peut te localiser n’importe où, reconstituer toute ta vie sociale, identifier tes amis, tes opinions, tes habitudes — en quelques minutes, pour ne pas dire quelques secondes.

Dans un État démocratique, c’est déjà une menace pour les libertés. Grave. Dans un régime dictatorial, c’est une arme de répression massive.

Palantir ne vend pas de données, mais la capacité à leur donner du sens.

Peter Thiel, le fondateur, est un milliardaire qui finance ouvertement des mouvements politiques d’extrême droite aux États-Unis. Mais la vraie question n’est pas technique ou financière. Elle est morale.

Quand l’ICE utilise des outils de Palantir pour traquer des sans-papiers, ce n’est pas une base de données qui tourne, mais un découpage du monde social en catégories opérationnelles : le régulier et l’irrégulier, le citoyen et l’indésirable.

Ces catégories ne sont pas neutres ; elles sont le produit de choix politiques encodés dans du logiciel, rendus invisibles par leur forme technique, et donc soustraits à tout débat démocratique. Et quand le système se trompe — ce qu’aucun logiciel ne peut éviter — l’erreur est elle aussi encodée dans le logiciel, puisqu’elle par définition invisible. La puissance du système tient précisément à ce qu’il rend ses propres défaillances illisibles.

Palantir est une entreprise « métapolitique » : elle ne se contente pas d’équiper l’État ; elle formate son imaginaire.

Olivier Tesquet

Si le sujet vous intéresse : De l’Iran à la surveillance de masse : la double guerre de Palantir