Ayé : Léon XIV a ouvert le bal. Sa première encyclique s’appelle Magnifica humanitas. La magnifique humanité. On aimerait que le titre soit un constat. C’est une ambition. Nuance. Le texte est signé le 15 mai. Publié le 25. Léon a pris son temps. Il avait une date en tête : les 135 ans de Rerum novarum, l’encyclique sociale de Léon XIII (son prédesseur homonymique – cherche pas, mot nouveau – publiée le 15 mai 1891). Hommage assumé. Filiation revendiquée. Le nouveau Léon reprend le flambeau du vieux et l’applique à notre époque. À l’IA, aux algorithmes, aux monopoles numériques et aux guerres pilotées par drone.
Le postulat de départ est honnête : la technologie n’est pas mauvaise en soi. Mais elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent et la régulent. Miam miam !
La doctrine sociale de l’Église est une théologie de la communion
La doctrine sociale de l’Église, Léon XIV y tient. Pas comme un musée. Comme un outil vivant. Ce n’est pas un recueil de bonnes intentions reliées en cuir. C’est un chemin de discernement, dit-il. Une façon de lire le monde à la lumière de l’Évangile sans se boucher les yeux. Il remonte le fil à couper le beurre de messe : Pie XII, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI, François. Chaque pape a ajouté sa pierre : la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité, la subsidiarité, la paix. Pas une révolution à chaque fois. Une construction. Lente, obstinée, cohérente. L’église compte en siècles, c’est bien connu.
Le monde change. La doctrine s’adapte. Sans renier le fond. C’est le principe. L’intelligence artificielle est le nouveau terrain d’application. Le premier chapitre pose les fondations. La suite sera moins abstraite.
Protéger la dignité humaine : la personne n’est pas une ressource à exploiter
La dignité humaine. On en parle beaucoup. On la foule aux pieds avec régularité. Léon XIV le sait. C’est pourquoi il insiste : la dignité ne s’acquiert pas, ne se mérite pas, n’a pas besoin d’être démontrée. Elle est là. Dès la naissance. Indépendamment du compte en banque, du passeport et du nombre d’abonnés.
Le problème, c’est que certains intérêts très puissants — le Pape a le sens de l’euphémisme — préfèrent voir l’homme comme une ressource. Un profil. Un panier de données. Quelque chose à optimiser puis à remplacer quand ça coûte trop cher.
Il parle aussi des droits des minorités. Des femmes, auxquelles il demande des «choix concrets» : dans les lois, le travail, l’éducation, les responsabilités politiques. Pas des discours. Des actes. La nuance mérite d’être soulignée.
Il est immoral et inacceptable d’éliminer ou d’asservir une nation
Le bien commun. Premier principe, et le plus malmené. Léon XIV y ajoute une précision qui sonne comme un avertissement : on ne peut pas promouvoir le bien commun en rayant un peuple de la carte. Tenter d’éliminer ou de soumettre une nation est «gravement immoral et donc inacceptable». Le Pape ne nomme personne. Tout le monde entend.
C’est court. C’est clair. Dans un monde où les discours diplomatiques ressemblent de plus en plus à des labyrinthes conçus pour ne rien dire, cette franchise-là détonne.
La technologie ne doit pas être concentrée entre les mains de quelques-uns
Les connaissances et les technologies ne doivent pas appartenir à une poignée d’élus. Léon XIV le répète à plusieurs endroits du texte, comme s’il savait qu’on allait faire semblant de ne pas entendre. La révolution numérique creuse un fossé. D’un côté ceux qui sont dedans. De l’autre ceux qui regardent de loin sans comprendre ce qui se passe.
De là découlent la subsidiarité — dépasser le paternalisme, miser sur la coresponsabilité — et la solidarité, qui n’est pas de la charité mais un principe. Une vertu. Quelque chose qui tient compte des vivants d’aujourd’hui et de ceux qui nous suivront. Notion manifestement exotique dans les conseils d’administration.
La justice sociale et les migrants comme «test»
À l’ère numérique, la justice sociale doit garantir l’accès aux opportunités, protéger les fragiles, lutter contre la haine et la désinformation. Et soumettre l’usage des données à un contrôle public. Pas au seul critère du profit. Le Pape sait que cette phrase va irriter quelques actionnaires. Il la maintient.
Et puis il sort les migrants. Comme test décisif. La façon dont une société traite ceux qui fuient dit tout sur elle. Est-ce que sa conception de la justice est guidée par la peur ou par la fraternité ? La question est simple. La réponse, dans la plupart des pays occidentaux en ce moment, est lisible sans lunettes.
Les abus et l’examen de conscience pour l’Église
Léon XIV ne fait pas de cadeau à sa propre maison. Il réclame un examen de conscience. Assainir les structures ecclésiales des inégalités, de l’opacité, des abus de pouvoir. Écouter les victimes — spirituelles, économiques, institutionnelles, sexuelles. Reconnaître le préjudice. Réparer. Prévenir.
C’est rare qu’une institution demande à être jugée sur les mêmes critères qu’elle applique aux autres. Le mérite est réel. L’exécution reste à surveiller.
Nécessité d’un code éthique commun sur l’IA
L’IA peut imiter l’homme. Le simuler. Reproduire ses mots, ses images, ses décisions. Ce qu’elle ne possède pas : une conscience morale. De l’empathie. Une capacité affective. Un sens du ridicule.
Léon XIV met en garde contre le paradigme technocratique : celui qui réduit tout à l’efficacité et au profit, et qui finit par confondre la puissance technique avec le droit de gouverner. Ce n’est pas parce qu’un système est plus puissant qu’il est meilleur. Ce n’est pas parce qu’un algorithme décide vite qu’il décide juste.
Il faut donc un code éthique. Partagé. Soumis à des critères de justice sociale. Parce qu’une IA «plus morale» décidée par une poignée de gens reste, dans les faits, une IA au service de cette poignée.
Il rappelle au passage que les nouvelles technologies consomment des quantités massives d’énergie et d’eau. L’IA a une empreinte carbone. Le progrès numérique n’est pas immatériel. Il a des coûts. Ils sont souvent supportés par ceux qui n’en voient pas les bénéfices.
Désarmer l’IA et la soustraire à la logique de la compétition
Désarmer l’IA. La soustraire à la compétition militaire, économique, cognitive. Rompre l’équation entre puissance technique et droit de gouverner. La sortir des monopoles. Empêcher qu’elle domine l’humain.
«Désarmer l’IA» est l’un des mots d’ordre de l’encyclique.
L’encyclique s’attaque aussi au transhumanisme. L’idée que le progrès consiste à dépasser les limites humaines. Léon XIV renverse le raisonnement : la limite n’est pas un défaut. C’est une dimension constitutive de la personne. L’humain ne s’épanouit pas malgré la limite — il s’épanouit souvent à travers elle. C’est dans la fragilité que naissent la relation, la sollicitude, l’ouverture à l’autre.
On peut trouver ça naïf. On peut aussi trouver que c’est exactement ce qu’on oublie quand on optimise tout.
Que le progrès technique ne fasse pas régresser le cœur
L’enjeu est de taille : faire progresser la technique en éliminant les limites de l’humain revient à faire régresser le cœur.
L’humanité est magnifique et blessée. Elle ne doit être ni remplacée ni dépassée. La technologie peut alléger la souffrance, ouvrir des possibilités. Elle ne doit pas nier ce qui fait l’humain : la relation, l’amour, la capacité de se regarder dans les yeux.
Face à l’IA, le vrai choix n’est pas entre l’enthousiasme béat et la peur panique. Il est entre deux façons de construire le progrès : au service de la personne, ou au service des logiques de pouvoir. Babel ou Jérusalem. La tour des ego ou la cité commune.
Ce choix-là commence en chacun de nous. Le Pape le dit avec ses mots. Ils n’ont rien de naïf.
Écologie de la communication et rôle central de l’école
La vérité est un bien commun. À l’ère numérique, elle a besoin d’une écologie. Parce que le web livré à lui-même ne produit pas de la pensée critique. Il produit du conformisme, de l’uniformisation, de la colère rentable.
Léon XIV liste les outils : transparence des algorithmes de sélection, protection des données personnelles, journalisme sérieux fondé sur l’argumentation et la vérification. Et surtout — c’est là que ça devient intéressant — il demande qu’on apprenne à «jeûner de l’IA». À ne pas tout lui déléguer. À ne pas laisser des machines parfaites rendre la pensée humaine inutile aux yeux des jeunes.
L’école est au cœur du dispositif. Pas l’école qui forme des utilisateurs. Celle qui apprend à chercher et à aimer la vérité. Qui offre ce que le numérique ne peut donner : du temps partagé et des relations de confiance.
Ce n’est pas un programme pédagogique. C’est une résistance.
Que le travail soit centré sur la personne, non sur le profit
Le Pape souligne l’importance de préserver la dignité et la valeur du travail dans le cadre de la «quatrième révolution industrielle».
Les nouvelles façons de travailler ne sont pas nécessairement meilleures. Phrase courte, brûlante. La technologie peut déqualifier les travailleurs, les reléguer à des fonctions marginales, les soumettre à une surveillance automatisée. Elle peut aussi, si on n’y prend garde, les supprimer purement et simplement au nom de la réduction des coûts.
Léon XIV appelle à des systèmes centrés sur la personne, pas sur la performance. Il demande un renouveau des syndicats — ce qui en surprendra quelques-uns venant d’un pape. Il rappelle que le chômage de masse produit de la pauvreté et des inégalités. Que la finance pour la finance n’a rien à voir avec la finance pour le développement.
La prospérité ne contribue à la paix que si elle est généralisée, inclusive et durable. Autrement c’est juste de l’accumulation. Avec toutes les tensions que ça engendre.
Le développement ne se mesure pas uniquement en termes de PIB
Le Pape souligne la nécessité de dépasser le PIB comme indicateur du niveau de développement.
Le PIB mesure ce qu’on produit. Pas comment on vit. Pas à quel prix humain. Pas ce qu’on laisse derrière nous. Léon XIV le dit clairement : il faut d’autres indicateurs. La dignité du travail. La prospérité partagée. La réduction des inégalités. La protection de l’environnement.
Dans le sillage de Paul VI, il souligne le lien entre paix et développement. Une coopération internationale capable de stratégies communes — surtout en faveur des plus vulnérables — reste la seule réponse sérieuse à un monde qui s’emballe.
La famille, bien social primordial
Le Pape met l’accent sur la famille, fondée sur l’union stable entre un homme et une femme.
La famille. Fondée sur l’union stable entre un homme et une femme. Cellule fondamentale et irremplaçable. Le Pape campe sur ses positions. Ce n’est une surprise pour personne.
Ce qui l’est davantage, c’est l’angle d’attaque : il réclame des politiques du travail qui permettent un équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Des rythmes humains. Du temps pour construire quelque chose ensemble. La fécondité de la société dépend de cette capacité-là. Ce n’est pas un discours moral. C’est un constat social.
L’«architecture de la visibilité» et les risques pour la liberté
Le thème de la liberté humaine est abordé, à préserver contre la dépendance et la marchandisation.
Les plateformes numériques sont conçues pour capter votre temps et exploiter vos fragilités. Ce n’est pas un défaut de conception. C’est le modèle économique.
Léon XIV nomme le mécanisme : l’architecture de la visibilité. Ce système qui récompense ce qui est visible, amplifie ce qui est clivant, formate les opinions et génère le conformisme. Le profilage, la prévision, l’orientation des comportements constituent un nouveau pouvoir. Celui qui discrimine en douceur, sans jamais montrer son visage.
La liberté intérieure est menacée. Pas par un tyran avec une casquette. Par un fil d’actualité.
Nouvelles formes d’esclavage et nouveau colonialisme
L’IA engendre de nouvelles formes d’esclavage.
Les «terres rares» nécessaires à nos téléphones et à nos data centers sont extraites par des corps marqués, mutilés, usés. Ce sont les esclaves de la transition numérique. Invisibles. Indispensables. Oubliés.
Léon XIV renouvelle la condamnation ferme de toute forme d’esclavage et de traite. Et demande pardon pour le retard avec lequel l’Église, dans le passé, a condamné ce fléau. Mea culpa rare. À noter.
Il ajoute une couche : les données de santé, les données démographiques, les informations vitales captées par les grandes puissances constituent un nouveau colonialisme. L’environnement numérique devient un espace de prédation. On n’occupe plus les territoires. On s’approprie les vies.
Dépasser la théorie de la «guerre juste»
Dans le cinquième chapitre, Léon XIV se penche sur la guerre.
La révolution numérique est en train de réécrire la grammaire des conflits. Les drones frappent sans pilote. Les algorithmes désignent les cibles. Les décisions de vie et de mort deviennent impersonnelles, rapides, optimisées.
À la base de tout ça : une culture de la puissance qui normalise la guerre, la réhabilite comme instrument de politique internationale et présente le réarmement comme du bon sens. L’opinion publique suit, épuisée par des récits polarisants et privée de mémoire historique. La paix n’est plus une tâche. C’est juste une pause entre deux conflits.
Léon XIV répond : sans renier le droit à la légitime défense au sens strict, il faut dépasser la théorie de la guerre juste. Promouvoir le dialogue, la diplomatie, le pardon. Ça paraît irréaliste ? C’est exactement ce que pensent ceux qui vendent des armes.
Aucun algorithme ne rend la guerre moralement acceptable
Léon XIV avertit sans équivoque contre l’utilisation d’armes liées à l’IA.
Aucun algorithme ne rend la guerre moralement acceptable. La technologie ne retire pas à la violence son inhumanité. Elle la rend juste plus rapide. Plus propre. Plus lointaine. Les victimes deviennent des données. Le seuil du recours à la force s’abaisse. On s’habitue à l’idée que la violence est inévitable — et qu’il suffit de l’optimiser.
Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit. Cette phrase mérite d’être lue deux fois. Puis d’être collée sur les murs de quelques ministères de la défense.
La crise du multilatéralisme
La culture de la puissance découle également de la crise du multilatéralisme.
Les institutions internationales s’effacent. La force du droit cède devant le droit du plus fort. Les logiques de puissance l’emportent sur la construction de la paix. On appelle ça du réalisme. C’est en réalité une régression.
Léon XIV demande des réformes profondes de l’ONU et du système politique international. Pour dépasser la crise des valeurs et revenir au bien commun. Ce n’est pas de l’idéalisme. C’est de la survie.
Une Realpolitik irresponsable
On mène aujourd’hui des guerres «hybrides» sur les plans économique, financier et informatique.
Les guerres hybrides se mènent avec de la désinformation, de la peur, des sanctions économiques et des attaques informatiques. Le tout présenté comme de la prudence. Léon XIV appelle ça un faux réalisme. Une Realpolitik irresponsable qui sème la résignation et vend la paix comme une utopie.
Il n’exclut pas non plus que, pour certains gouvernements, le conflit armé soit un instrument pratique pour détourner l’attention des problèmes internes. La diplomatie vaticane a l’habitude de ne pas citer de noms. Le lecteur, lui, en a plusieurs qui lui viennent spontanément.
La civilisation de l’amour
Face à cette culture de la puissance, le chrétien est appelé à répondre en construisant «la civilisation de l’amour».
La grâce n’efface pas le conflit par magie. Elle produit une résistance active contre le mal et une créativité dans le bien. Chacun dans son domaine : alimenter la logique de la force ou préserver la paix. Endiguer la déshumanisation par des petits actes de fidélité et de ténacité.
Léon XIV propose cinq pistes : désarmer les mots. Construire la paix dans la justice. Adopter le regard des victimes — et prendre position, parce qu’il existe des conflits dans lesquels rester neutre est aussi un choix moral. Cultiver un réalisme qui cherche des voies de paix concrètes, pas seulement déclaratoires. Et relancer le dialogue, y compris entre les religions.
Ne pas utiliser le nom de Dieu pour légitimer la guerre
Le dialogue entre les religions est un message de paix déterminant.
Utiliser le nom de Dieu pour légitimer le terrorisme, la violence ou la guerre : c’est trahir ce nom. C’est porter atteinte à la religion elle-même. Léon XIV l’écrit sans détour. Ceux qui combattent au nom du ciel feraient bien de relire ce passage.
La diplomatie du Saint-Siège utilise la miséricorde comme critère concret de l’action politique. Pas comme sentiment. Comme méthode. La paix vient avant tout de Dieu — c’est la conclusion du Pape. Croyant ou pas, il y a dans cette conviction quelque chose qui tient debout face à l’époque.
La magnifique humanité
Le Pape conclut en invitant les fidèles à aborder les nouvelles technologies à la lumière de l’Évangile. Un chemin sobre et exigeant. Pour témoigner, même à l’ère de l’IA, de la beauté d’une humanité habitée par Dieu.
Magnifique, l’humanité. L’adjectif est là comme un pari. Pas comme un acquis.
À nous de voir si on le tient.

