« En France, un fonctionnaire qui déploie un agent IA sans autorisation risque une sanction. En Chine, un solopreneur qui fait la même chose reçoit un bureau gratuit et un million de yuans. Le problème n’est pas technologique. Il est culturel. »

© The New Yorker

Michel Levy Provençal

Je vais vous dire ce qui m’a frappé la semaine dernière. Je testais un agent IA pour automatiser une tâche qui me prenait habituellement l’aprème. Résultat en huit minutes. Huit. Et pendant que je regardais ça tourner, je me suis dit : si moi, seul dans mon coin, j’arrive à ça — qu’est-ce que ça donne à l’échelle d’une économie entière ?

La réponse, elle est en train de s’écrire. Et pas forcément chez nous.


La Chine n’attend pas

Sous les radars, une mutation économique silencieuse est en cours. Les Chinois ont même un nom pour ce qui émerge : les one-person companies. Une entreprise. Un fondateur. Une armée d’agents IA.

Cabinet d’avocats sans collaborateurs. Studio de design sans salariés. PME pilotée par une équipe de trois personnes. Ce n’est plus de la science-fiction — c’est ce qui se construit en ce moment même.

Cette semaine, au moins sept gouvernements locaux chinois ont lancé des programmes massifs autour d’OpenClaw, une plateforme open source d’agents IA. Bureaux gratuits. Puissance de calcul offerte. Logements aidés. À Shenzhen, des retraités font la queue avec des ingénieurs pour assister à des sessions d’installation gratuites organisées par Tencent.

Leur objectif ? Produire des milliers d’entreprises ultra-légères à vitesse industrielle.

La Chine n’est pas un modèle. Ses IA sont censurées. Ses propres régulateurs ont émis des alertes sur OpenClaw. Mais leur séquençage, lui, est implacable : subventionner d’abord, encadrer ensuite. L’exact inverse de ce qu’on fait.


Et de l’autre côté du Pacifique ?

Pendant ce temps, les Américains construisent un environnement où l’IA se déploie sans entrave. Si les valorisations actuelles se confirment, OpenAI, Anthropic et xAI pourraient entrer en bourse avec une capitalisation combinée proche de 3 000 milliards de dollars. Je peux pas dire ce que c’est. Mais c’est beaucoup.

On peut trouver ça excessif. On peut trouver ça dangereux. Mais on ne peut pas faire semblant que ça ne se passe pas.

L’histoire de l’innovation, c’est toujours la même : les startups américaines ont prospéré dans des zones grises juridiques. Internet s’est construit sans permission préalable. Le logiciel libre aussi. Pourquoi l’IA ferait-elle exception ?


Et nous, on fait quoi ?

On débat de comment réguler.

Je ne dis pas que la régulation est inutile. Je dis qu’on a mis la charrue avant les bœufs. On construit des cadres sophistiqués pour un tissu entrepreneurial qui n’existe pas encore.

Ce qu’il faudrait ? Un sanctuaire d’expérimentation. Pas une sandbox administrative où l’on remplit des dossiers pendant six mois. Une règle simple : en dessous d’un seuil d’impact défini, on expérimente librement. Au-dessus, la régulation s’enclenche — avec un délai de douze mois pour se mettre en conformité.

Le Royaume-Uni teste déjà quelque chose d’approchant avec son AI Growth Lab : des expérimentations en conditions réelles, des dérogations temporaires, et un mandat explicite donné au régulateur — trouver des solutions pour que le business avance. 60 % des entreprises britanniques identifient la régulation comme un frein à l’IA. Les Britanniques ont décidé de les écouter.


Le vrai blocage, c’est culturel

Mais même avec le meilleur cadre réglementaire du monde, il resterait un obstacle que la loi ne peut pas lever.

Dans beaucoup d’entreprises et d’administrations françaises, expérimenter sans autorisation est une faute. Déployer un outil non homologué — même s’il divise un temps de traitement par deux — c’est risqué. Le réflexe, c’est d’attendre la circulaire.

On a besoin de l’inverse. Un fonctionnaire qui déploie un agent IA pour améliorer son service ne devrait pas risquer une sanction. Il devrait recevoir une prime. L’essai-erreur comme doctrine, pas comme exception.

Appelons ça une culture pirate. Le mot choque ? Tant mieux.


Le solopreneur augmenté, c’est maintenant

L’IA ne va pas seulement transformer les entreprises existantes. Elle va redéfinir ce qu’est une entreprise.

Aujourd’hui, un individu bien équipé peut produire autant qu’une petite équipe d’il y a cinq ans. Ce n’est pas une projection — je le vis, vous le vivez probablement aussi.

Ça appelle un nouveau statut : création en quelques minutes, charges quasi nulles la première année, déclaration en dix minutes. Pas des subventions. Juste de la simplicité. Si les Chinois financent leurs entrepreneurs à coups de millions de yuans, on peut au moins offrir aux nôtres de ne pas les noyer sous la paperasse.


Alors, voulons-nous que ça se passe ici ?

La souveraineté technologique ne se décrète pas. Elle se construit en laissant naître des écosystèmes capables d’innover vite.

La vraie question n’est plus faut-il réguler l’IA ?

C’est : voulons-nous que cette révolution économique se produise chez nous — ou ailleurs ?

Car elle aura lieu.

Avec nous. Ou sans nous.


Et vous — vous en êtes où avec l’IA dans votre quotidien pro ? Est-ce que vous sentez que l’environnement français vous freine, ou vous trouvez des façons de contourner ? Curieux d’avoir vos retours en commentaires.