À retenir
- Bill Gates a publié sur Gates Notes un texte intitulé A Turbulent AI Era and Critical Choices to Make. Ton nettement plus sombre qu’en 2023.
- Sa thèse : même dans le meilleur des cas, la bascule vers l’ère de l’IA sera l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine. Et personne ne s’y prépare.
- Ses inquiétudes : les emplois juniors et intermédiaires, les cyberattaques sur les hôpitaux et les réseaux électriques, les chatbots addictifs pour les gamins.
- Mon désaccord n’est pas sur le constat. Il est sur l’endroit d’où on le fait.
- Se préparer, ça ne se décide pas à Seattle. Ça se fabrique dans un collège, une mairie, une PME.
Bill Gates a écrit qu’on n’est pas prêts.
Il a raison. Je me tue à dire la même chose.
Alors attention, en 2023, le même Bill Gates nous expliquait que l’IA lui procurait le frisson des débuts du PC et d’Internet. L’enthousiasme du type qui a déjà gagné. Trois ans plus tard, le ton a changé. Son nouveau texte parle de « l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire de l’humanité ». Et il ajoute la phrase qui fait mal : il ne voit aucun signe que les dirigeants, les experts et les collectivités soient à la hauteur du problème. Il a raison.
Venant d’un homme qui a passé quarante ans à vendre du logiciel aux entreprises du monde entier, ça se remarque.
Ce qu’il dit c’est quoi au juste ?
Mon anglais est limité mais pas celui de mes IA. Donc : le cœur du texte, c’est l’emploi. Bill Gates estime que les postes juniors et intermédiaires sont les plus exposés — pas transformés, pas augmentés : supprimés. Le stagiaire qui apprenait le métier en faisant les tâches ingrates, il n’y a plus de tâches ingrates. Donc plus de stagiaire. Donc plus de métier appris. On coupe le premier barreau de l’échelle et on s’étonne que plus personne ne monte.
Le reste de la liste est plus classique. Cyberattaques sur les réseaux électriques, les hôpitaux, les banques. Fraude industrialisée. Surveillance généralisée. Et l’effet chambre d’écho, particulièrement chez les enfants : des chatbots agréables, disponibles, jamais contrariants. Une compagnie sans friction. Or c’est la friction qui fabrique l’esprit critique.
Là où je décroche grave
Bill Gates regarde ça depuis très haut. De là-haut, on voit « les dirigeants », « les experts », « les communautés » — trois abstractions qui ne prennent aucune décision et ne signent aucun bon de commande. On voit un manque de préparation généralisé, mais on ne voit pas qui prépare quoi, où, avec quel budget.
Moi je vois autre chose. Je vois un principal de collège des Deux-Sèvres qui se demande ce qu’il fait des copies rédigées par ChatGPT. Je vois un patron de PME qui a testé trois outils et qui n’ose pas demander lesquels envoient ses devis chez qui. Je vois un agent municipal qui utilise une IA américaine gratuite pour rédiger un compte-rendu de conseil, sans que personne, jamais, lui ait expliqué où partaient les données.
Ces gens-là ne sont pas « pas préparés ». Ils sont seuls.
La préparation, ça se fabrique quelque part
C’est toute la différence entre déplorer et faire.
Déplorer, c’est publier un long billet lucide sur un site consulté par des millions de gens, et attendre que le monde se réveille. C’est utile. Ça pose des mots. Ça ne change pas une pratique.
Faire, c’est plus moche et plus lent. C’est un petit-déjeuner dans une salle municipale avec des chefs d’établissement et des chefs d’entreprise, autour d’un café tiède, où quelqu’un raconte concrètement ce qu’il a essayé et ce qui s’est planté. C’est un plugin WordPress qui tourne sur un modèle européen parce qu’on a décidé que le contenu d’un site français n’avait pas à faire l’aller-retour par la Californie. C’est expliquer à une collectivité qu’elle peut héberger son propre modèle, pour un coût qui n’a rien de délirant, et garder la main sur ses données.
Rien de tout ça ne fait la une. C’est précisément pour ça que ça marche.
Le point aveugle
Il y a une ironie que Gates ne relève pas.
Les acteurs qu’il décrit comme incapables de se préparer sont ceux-là mêmes qu’on a méthodiquement rendus dépendants. Trente ans de licences, d’abonnements, de suites bureautiques par défaut et de « c’est plus simple comme ça » ont produit exactement le résultat qu’on observe : des institutions qui ne savent plus décider de leur outillage, parce qu’elles n’ont plus eu à le faire depuis une génération.
On ne se prépare pas à une rupture technologique quand on a désappris à choisir sa technologie.
D’où l’obsession qui traîne dans à peu près tout ce que j’écris ici : une IA publique, gratuite, locale et autonome. Pas par nostalgie du logiciel libre. Par arithmétique. Une collectivité qui maîtrise son modèle peut décider. Une collectivité qui loue son intelligence à un fournisseur ne décide plus rien — elle négocie ses conditions d’utilisation.
Alors ?
Alors lisez Gates. Le texte est bon, il est honnête, et il vient de quelqu’un qui n’en a plus rien à carrer de rien, blindé de chez blendax.
– https://www.gatesnotes.com/a-turbulent-ai-era-and-critical-choices-to-make
Mais ne vous arrêtez pas là.
Le manque de préparation qu’il décrit depuis Seattle, vous pouvez commencer à le combler mardi matin, dans votre boîte, votre école ou votre mairie. Sans budget, sans plan national, sans attendre que « les dirigeants » se réveillent. C’est moins grandiose. C’est nettement plus efficace.
Questions fréquentes
Qu’a écrit Bill Gates sur l’IA en 2026 ? Dans un essai publié sur Gates Notes, A Turbulent AI Era and Critical Choices to Make, Bill Gates estime que la transition vers l’ère de l’IA sera l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine, y compris dans le meilleur des scénarios. Il affirme ne voir aucun signe que les dirigeants, les experts et les collectivités s’y préparent de façon adéquate. Le ton tranche avec son billet de 2023, The Age of AI Has Begun, qui était nettement plus enthousiaste.
Quels emplois Bill Gates considère-t-il comme les plus menacés par l’IA ? Gates cible en priorité les postes juniors et intermédiaires, qu’il voit non pas transformés mais supprimés. Il défend en revanche l’irremplaçabilité de certaines fonctions humaines, en s’appuyant sur l’expérience des aidants qui ont accompagné son père atteint d’Alzheimer. Pour l’éducation et la santé mentale, il envisage des dispositifs mixtes où l’IA assiste sans remplacer, l’humain conservant la décision.
Que peut faire une collectivité locale pour se préparer à l’IA ? Trois chantiers accessibles sans budget national : cartographier les usages déjà en place chez les agents, y compris informels ; poser une règle claire sur les données qui peuvent sortir du périmètre de la collectivité ; tester un modèle européen ou auto-hébergé sur un cas d’usage limité avant tout déploiement. La souveraineté technique se construit par accumulation de petites décisions, pas par un grand plan.
Pourquoi défendre une IA publique, gratuite, locale et autonome ? Parce que la dépendance technologique se paie en capacité de décision. Une organisation qui héberge et maîtrise son modèle choisit ses usages, ses données et ses coûts. Une organisation qui loue son intelligence à un fournisseur externe ne choisit plus : elle accepte des conditions d’utilisation qu’elle ne négocie pas. Le débat n’est pas idéologique, il est pratique.
Source : Bill Gates, « A Turbulent AI Era and Critical Choices to Make », Gates Notes. Lire l’article original